Ah ! La rivière chantait ainsi
Un beau matin, dans la prairie:
« Vous qui cheminez par ici,
Regardez-moi donc, je vous prie ! »
J'ai ma robe en tissu d'argent,
Souple, satinée et pas chaude,
J'ai mon voile au reflet changeant
Fait de saphir et d'émeraude;
Ah ! Tantôt je prends mes hochets
Les paillettes, les étincelles,
tantôt je joue aux ricochets
Pour épouvanter les sarcelles.
Ah ! Ou bien aux rameaux des buissons
Je fais vibrer des cordes douces
Et j'accompagne ces chansons
Du trille de l'eau sur les mousses.
Ah ! J'ai de beaux couples amoureux
Dont la barque aux molles caresses
Vient effleurer mes flots ombreux,
Discrets témoins de leurs ivresses...
Ah ! J'ai des désespérés aussi
Qui cherchent l'éternel mystère
Et que j'ensevelis ici
Loin des mécomptes de la terre.
Parfois, m'échappant de mes bords,
J'ai couvert au loin les campagnes;
Dans mes impétueux efforts
J'ai battu le flanc des montagnes;
Mais, quand le Seigneur a parlé,
Aussi soumise qu'une nonne,
Revenue en mon lit sablé,
J'ai repris mon cours monotone.
Ah ! Le ciel est beau, Ah ! la terre aussi,
Ah ! Dieu nous aime, Ah ! et tout nous le crie.»
La rivière chantait ainsi,
Un beau matin, dans la prairie.